Ayah Paul Abine: « Le gouvernement a tout simplement voulu ma mort »

Retraité depuis 2017, l’ancien magistrat hors hiérarchie, Ayah Paul Abine souffre le martyr au quotidien. Il se livre à actualititeducameroun.com

Comment vous portez-vous 4 ans après avoir été sorti de prison et mis à la retraite ?

Prison? Mais non! Je n’étais pas en prison, moi: j’étais en captivité. A titre de rappel, six personnes armées, m’ont enlevé dans ma résidence à Yaoundé le samedi, 21 janvier 2017, sans mandat d’arrêt; et en dépits du fait que je jouissait, en tant que magistrat en activités, du privilège de juridiction. Même si elles étaient munies de mandat d’arrêt, la loi interdit formellement d’arrêter quelqu’un, le samedi… Peu importe!

Depuis ma retraite le 1er juillet 2017, et ma libération de captivité deux mois plus tard, soit le 31 août, ma pension est retenue pour des raisons que je méconnais. En plus, mes comptes bancaires sont gelés depuis février 2020, soit 19 mois aujourd’hui. Ici également, personne ne me dit pourquoi mes comptes sont gelés

Il est superflu de raconter ce que la famille Ayah subit depuis lors, étant donne que nous vivons dans la zone de guerre sans même un jardin. La situation est d’autant grave en ce que, la famille Ayah gère un orphelinat depuis 1989. En surcroit, la famille proprement dite a grandit par une douzaine de déplacés internes que nous hébergeons pendant, au moins, trois ans, 

Que menez-vous comme activités pour vous occuper au quotidien ? 

Il est vrai que je suis admis au Barreau du Cameroun depuis le 21 novembre 2018. Mais nous savons tous que les juridictions dans les zones de guerre sont paralysées à 80%. On est par conséquent avocat essentiellement de nom.

On passe le temps à consulter des réseaux sociaux, le long des journées. Des temps à autres, on écrit des postes sur les affaires courantes. Quand on est fatigué, on regarde la télévision. Mon malheur est que, je n’arrive jamais à dormir en journée. Même la nuit, je n’ai très souvent pas plus de quatre heures de sommeil la nuit. C’est bien enuyeux! 

Ne craignez-vous pas d’être en danger ici à Buea, où vous êtes installé depuis votre sortie de prison en août 2017 ?

C’est exacte que je suis à Buea depuis la fin de ma captivité en 2017. Vous savez ? Rien n’arrive à l’être humain sans l’aval de Dieu. Après mon village natal, Buea est mon lieu le plus préféré dans le monde entier. Je vis à Buea depuis la première semaine de septembre 1965. Je suis passé par Yaoundé, le Nord-Ouest, le Ndian et Kumba.

Mais la plupart du temps, la famille est restée à Buea. Et c’est Buea que j’ai choisi comme ma résidence de la retraite. Je n’ai aucune raison de fuir Buea pour être réfugier ailleurs. Je me remet entièrement de Dieu!

Quelle démarche avez-vous entrepris pour déploquer vos comptes et accéder à votre pension retraite que vous ne percevez pas depuis 2 ans ?

J’ai saisi plusieurs organisations dites des droits de l’homme, y compris la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés, aujourd’hui Commission des Droits de l’Homme du Cameroun. Personne n’a accusé réception jusqu’ici.

J’ ai aussi saisi quelques ambassades sans résultats palpables. Il y a à peine trois mois que j’ai écrit à la Présidence. La alors, comme vous le savez, c’est toute autre chose! Il ne me reste plus que les instances internationales.

Qu’est-ce qui justifie tout ce qu’on vous fait subir ?

Rien ne peut rien justifier, Monsieur. Le gouvernement a tout simplement voulu ma mort; et la neutralisation de toute la famille Ayah. Seulement le bon Dieu est vraiment bon! Mais voyez-vous!

– On m’a retenue le salaire pendant 17 mois, soit du 1er octobre 2013 au 28 février 2015. Personne ne m’a jamais dit le pourquoi. Si une partie a été payée en 2017, c’était grâce à l’intervention de Monsieur Jean-Baptiste Bokam, quand il était à la tête du Secrétariat d’Etat à la défense en charge de la gendarmerie (SED). Une partie reste retenue jusqu’a l’heure actuelle.

On a retenue ma pension depuis juillet 2017; et ceci en dépits du décret du Président de la République avec tout calcul.

– On a gelé mes comptes bancaires depuis 19 mois aujourd;hui, sans aucune explication jusqu’ici.

– N’oublions surtout pas que j’ai été enlevé le samedi, 21 janvier 2017 à 17heures, à mon domicile, sans mandat d’arrêt. En ce moment-la j’étais non seulement un haut magistrat de la Cour Suprême, jouissant de privilège de juridiction, mais j’étais le magistrat Anglophone le plus élevé en grade. Il est de notoriété publique que je suis resté en captivité pendant près de 8 mois sans accusation, ni enquête, moins encore comparution devant quelque juridiction que ce soit!

– Et la liste est bien longue!

Quel regard portez-vous sur le Cameroun aujourd’hui ?

Tout est à refaire! Combien d’Anglophones se sentent-ils encore citoyens à part entière ? Combien de Francophones moyens acceptent-ils la décentralisation à l’heure actuelle ? En dehors de l’argent du Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, combien valent nos propres ressources aujourd’hui? Depuis quand on importait l’huile de palme, et moins encore du Gabon? Est-ce qu’on peut passer un jour sans tuerie chez nous? Ce sont quels signes ça?

Propos recueillis par Arnaud Kevin Ngano

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