Coupures d’électricité : Il était une fois Abong-Mbang…

Le phénomène de délestage que subissent plusieurs villes du Cameroun en ce moment n’est pas nouveau. Bien avant la prise de fonction de la société Eneo, le Cameroun était déjà en proie à des coupures intempestives d’électricité. C’est ainsi qu’en 2007 après 4 mois sans électricité, la tension monte à Abong-Mbang et le pire se produisit…

Abong-Mbang est une commune camerounaise située dans le département du Haut-Nyong, région de l’Est. Elle est située à 114 kilomètres de Bertoua, chef-lieu de la région et à 236 kilomètres de Yaoundé, capitale du pays. Si cette commune est réputée pour son accueil chaleureux, en septembre 2007, elle a vécu l’un des pires moments de son histoire et par ricochet, l’un des pires moments du Cameroun. Revivons ce houleux moment à travers le regard d’Edouard TAMBA, journaliste à cette époque au quotidien Le Messager et témoin des faits.

Nous sommes en septembre 2007, voilà bientôt 4 mois que les populations d’Abong-Mbang broient du noir, au sens propre du terme. La société alors en charge de l’électricité dans le pays à cette époque, AES SONEL, a privé cette commune de cette denrée Ô combien précieuse. Petit à petit la tension monte dans la ville. Et le 14 septembre 2007, la population décide d’exprimer son ras-le-bol en installant des barricades sur la route nationale N°10. Le lendemain, une réunion de crise est organisée et le préfet du Haut-Nyong de l’époque, Essama Sylvestre, promet le retour imminent du courant électrique. Mais contre toute attente, le 18 septembre, un contingent de policiers du GMI (Groupement Mobile d’Intervention) débarque dans la ville en provenance de Bertoua sous ordres du préfet. Cette décision aura pour effet d’envenimer les choses. Les populations une nouvelle fois, décident de barricader la route, les conducteurs de moto taxis mènent le mouvement.

Une émeute meurtrière

L’un des conducteurs est pris à partie par la police et les simples barricades de route se transforment en émeute.  Les écoles sont prises d’assauts par les manifestants en furie. Certains élèves sont enrôlés dans le mouvement et comme à l’accoutumée dans notre pays, la police riposte avec des jets de gaz lacrymogènes et des coups de matraque. Les manifestants transforment tout ce qui leur tombe sous la main en projectiles. Dans les échauffourées, un projectile atterrit sur le crâne de l’illustre préfet. Ce dernier dans un mouvement de rage, dégaine son arme à feu, un pistolet automatique, et tire à deux reprises! Les coups de feu atteignent un des élèves en plein dans le torse, Mvogo Awono Bertrand Marcel, élève au lycée technique d’Abong-Mbang. Son camarade de classe Shimpe Poungou Zok Jean Jaurès, lui aussi en uniforme, tente de secourir son ami allongé au sol et gisant dans une mare de sang. Il sera stoppé net lui aussi par des balles cette fois-ci tirées par le 2e adjoint au commissaire de la ville. Un troisième larron tentant de secourir les deux jeunes, recevra une balle à la cuisse. Dans un effort commun, la foule réussit à transporter les deux jeunes à l’hôpital, mais peine perdue, ils rendront l’âme âgés seulement de 15 et 17 ans.

Mvogo Awono & Shimpe Poungou, les jeunes morts lors de l’émeute (c) Edouard Tamba

Merveille de Tchadjet aujourd’hui âgée de 23 ans se souvient de cette journée comme si c’était hier : « j’étais alors en classe de CM2, une grève avait été annoncée, et ce matin en me rendant à l’école, les rues étaient pleines de gendarmes et policiers. Je n’avais jamais vu une chose pareille. En début d’après-midi, les grévistes nous ont sortis des salles de classe. Affolée, je me suis mise à courir dans toute la cours de l’école à la recherche de ma petite sœur. Après l’avoir retrouvée, nous avons engagé au pas de course, le chemin de la maison. A mi-chemin, nous avons entendu des coups de feu, et ma petite sœur de s’écrier maman viens me sauver et moi de rétorquer, cours d’abord on va appeler maman après. Nous réussîmes tout de même à rallier notre domicile, où la grand-mère nous attendait sous la véranda toute paniquée. »

Retour à l’accalmie

La mort de ces deux jeunes garçons a contribué à détériorer la situation qui était déjà suffisamment grave. La préfecture fut incendiée, ainsi que le domicile du préfet et du 2e adjoint au commissaire.  Le préfet tente une manœuvre désespérée en essayant de quitter la ville mais rien n’y fait il est contraint de rebrousser chemin. Le gouverneur de la région arrive en urgence, suivi du patron de la gendarmerie et de quelques généraux de l’armée. Et comme par enchantement le lendemain matin, l’électricité est rétablie dans la ville. Une réunion de crise est organisée et ouverte au public. Ce qui semble préoccuper les autorités, c’est l’identification des meneurs de l’émeute. Mais personne dans la foule ne connaît personne et ne se souvient du visage de personne. Des centaines de blessés sont dans les hôpitaux. Après que les choses se sont calmées, les proches des défunts promettent une vengeance amère au préfet comme l’atteste ici Merveille de Tchadjet : « les proches des victimes se sont lancés à la recherche des proches du préfet et de quiconque aurait un lien avec ce dernier. L’épouse du préfet et ses enfants ont été extraits nuitamment de la ville pour qu’ils échappent à la vengeance sanglante que leur promettait le camp d’en face ».

domicile de l’adjoint au commissaire incendié (c) Edouard Tamba

Il ne s’agit pas ici pour nous de mettre le feu aux poudres au regard des délestages intempestifs que nous font vivre les successeurs d’AES SONEL, Eneo. Il s’agit ici de montrer comment une situation mal appréciée par l’autorité administrative peut se détériorer facilement et avoir des conséquences irréparables.

14 ans plus tard, les délestages persistent au Cameroun malgré la multitude de barrages hydroélectriques construits à travers le pays. Le Cameroun a besoin d’énergie électrique de manière constante et stable !

Guy Etom

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