Kumba: jet d’encre sur la voix des Ombres

On n’a pas fini de pleurer les morts de Kumba. Face à la guerre des chiffres inutile qui a cours, il est plus qu’important de garder au moins leurs âmes en respect.

 

Il est 1 h ce matin de dimanche. Le sommeil m’a quitté après m’avoir visité seulement pendant une trentaine de minutes. Trente minutes de sommeil agité, entrecoupé par les images du film du carnage crapuleux de Fiango, Kumba.

Je vais mal. Et mon mal est national. Je vais mal et mon sommeil en pâtit. Je vais mal et la raison n’est guère personnelle. Je vais mal et c’est dans mon sang et ma chair que je le ressens. Hier j’ai fait l’erreur de me mettre en orbite. Hier j’ai allumé ma télé, ma radio, mon téléphone androïde. Hier j’ai écouté les infos et autant le dire, on n’y parlait pas du père noël. Hier on m’a servi tout un dossier empoisonné tissé au fil rouge du sang innocent. Hier la raison est entrée en état de siège, l’école s’est transformée en un grand piège, en un traquenard happant, brouillant et détruisant des vies innocentes. On m’a parlé de 5 ou de 6 morts. On m’a parlé de 5 filles et d’un garçon tués. On m’a parlé de 9 hommes armés lourdement, qui ont fait irruption dans une école de Fiango pour tirer à bout portant et à balles réelles sur des innocents. Hier, oui, pas plus tard que ce samedi 24 octobre 2020 j’ai regardé sur la chaine Nationale le récit de ces évènements traumatisant. J’ai regardé ce film d’horreur, sans effet et sans musique douce en fond sonore. J’ai vu un champ de tir au mauvais endroit, vu des élèves devenir des victimes traquées par une meute de loups affamés et assoiffés de sang. Ce samedi, j’ai eu un brin de doute sur la pensée qui dit que la musique adoucit les mœurs. Oui la musique d’enfer, de métal et de plomb qui rebondissait sur les murs de cette école de Fiango m’avait plus l’air de violer les mœurs sans protocole que d’en adoucir quelque aspect que ce soit. Et les cris de ces enfants effrayés, affolés et traumatisés étaient tout sauf une berceuse. Non la musique de ce drame n’a pas adouci mes mœurs à moi. Non elle n’a vraiment pas adouci mes mœurs.

Et puis mon sang s’est glacé et puis le sommeil m’a quitté et puis je me suis interrogé et là encore je m’interroge. La nuit ténébreuse de notre pays serait-elle en train d’évoluer vers sa mi-nuit ? N’y sommes-nous pas restés trop longtemps ? Tellement longtemps qu’il faille à présent songer à sortir de cette grande nuit ? Pour qui sont en effet ces heures macabres que le temps frêle et morne décroche du cadran de notre horloge national ? Vers quel idéal évoluons-nous au final ? Des questions dans ma mémoire font leur danse. Et ma raison entre en transe à force de trop penser à ce qui pourrait être la raison ou l la cause de cette décadence ou de cette fausse cadence.

Les morts de Fiango me hantent. Quelle idée peut-on avoir de sacrifier des enfants comme si nous étions encore aux piètres heures de l’histoire ? Leurs cris stridents me déchirent le cœur et là, impossible de dormir. J’ai peur et je n’ai nulle crainte que vous m’en teniez rigueur. En fait j’ai peur du noir qui actuellement enveloppe nos vies, tous autant que nous sommes. Peur des ondes négatives qui nous enveloppent tous actuellement dans une enveloppe sans fond. Le monde est devenu fou et nous avons tous hérité de la folie collective. Oui, à chaque coin du globe, nous exprimons chacun en sa manière notre héritage loufoque. Sinon, comment comprendre que l’on puisse transformer une salle de classe en un champ d’entrainement pour des personnes armées ? Comment comprendre que neuf cerveaux se mettent ensemble pour planifier un carnage sur des enfants, ces pauvres agneaux inoffensifs, ces doux êtres sans mauvaises pensées ?

Notre monde est malade et le diagnostic se fait chaque jour plus effrayant. Alors, il nous faut nous armer de savoir. Non pas de ces intelligences desséchées qui ont fait naître la bombe atomique et dont Hiroshima et Nagasaki resteront de tout temps le triste champ expérimental. Non pas de ces savoirs pervers qui cherche l’intérêt du prêtre et dénigre la vie de la veuve et de l’orphelin. Nous avons besoin de retourner voir Bacon pour qu’il nous rappelle qu’effectivement le savoir est une arme.

En effet, le savoir est une arme, pas celle de destruction massive comme ces rafales du diable

Le savoir sain est une arme de construction massive pouvant conduire à remplacer des missiles pernicieux par des missives  magnifiques et véritablement agréables.

Le savoir éloigne des tirs à bout portant sur de pauvres enfants, studieux et innocents.

Le savoir nous apprend que le dialogue est thérapie, que  la violence est dysphorie et le sang essence de nos vies et donc substance à protéger.

Le savoir nous apprend tempérance et douceur, le respect de l’innocence par les enfants incarnée. Le savoir nous prescrit l’art de l’enseignement en nous disant : apprenez l’art de l’enseignement et quand vous le saurez, enseignez.

« Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons » nous disait le poète en son temps. Mais notre contemporanéité crisique nous dit le contraire. J’entends des tirs en mon âme et elle en est déchirée. J’entends des rafales de tirs et j’en suis au bord d’une crise de panique. Traumatisé.

Oui je le suis. Comme certainement tous  ces autres enfants protégés par l’Eternel qui ont vécu la scène. Traumatisé je le suis comme ces petites fillettes qui ne vivront plus jamais comme avant après avoir assisté, les yeux ouverts à la boucherie de Fiango. Fiango, es-tu désormais en train de te rapprocher du très tristement célèbre Soweto ?  Fiango, que la rime que tu entretiens avec Soweto ne fasse pas de toi notre Soweto à nous s’il te plait. Nous te conjurons de conjurer le sort. Notre fragilité commande que ce genre d’actes disparaisse à jamais de ton territoire.

Traumatisé. Oui je le suis.  Comme tous ces juniors qui ne voudront plus aller à l’école demain car la brutalité des armes les a convaincus de ce que l’école est un lieu dangereux qu’il serait trop risqué de visiter, de fréquenter dans l’avenir. Ela en son temps, ce jésuite et sociologue visionnaire et pétri de bon sens titrait « Quand l’Etat pénètre en brousse ». Aujourd’hui, que dire d’autre que de le reprendre en le parodiant et de verser une larme en écrivant « Quand les armes pénètrent dans des salles de classe pour prendre des vies innocentes, l’insécurité quitte le cadre d’un simple mot pour entrer dans des habitudes regrettables, celui d’un n état immuable.

Le poète en son temps disait « Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons ». Mais la réalité nous dit autre chose.  Ce samedi une école s’est ouverte et la morgue s’est remplie. Une école a ouvert ses portes et des tombeaux se sont creusés. Une tenue de classe s’est portée et sur son porteur, sur ses porteurs devrais-je dire, on a tiré à bout portant. Trop de sang qui coule, trop de vies qu’on viole, trop d’avenirs qu’on fauche, trop de futurs qu’on expédie dans l’au-delà, trop, trop d’innocents qu’on tue, trop de génies qu’on freine dans leur ascension, trop de pauvres familles que l’on endeuille, trop d’enfants que l’on transforme en cibles d’entrainement. Trop de plomb qu’on met dans les ailes des colombes en herbes, trop de talents cachés que l’on gâche dans des guerres infâmes, trop des génie qui montent et que l’on freine, Trop de pleurs et de désolation, trop de peine en mon cœur fragile.

La désolation est grande, la consternation est totale. Quelle raison donneront ils d’avoir ainsi et lâchement décousu avec des enfants qui ne demandaient qu’à vivre ? Quels arguments diaboliques citeront ils pour justifier l’injustifiables ? Auraient-ils pris Chybok pour modèle ? Convoqueront ils eux aussi l’excuse de Nuremberg ? L’école saigne, Fiango saigne, Kumba saigne, le Sud-Ouest saigne, le Cameroun saigne et pleure. Mesdames et messieurs, mon cœur saigne.

Hier l’école était le siège du savoir, le sanctuaire sacré et inviolable. Hier l’école était un espace sûr où il fallait être. Un havre de paix, un arbre de paix. Hier l’école était ci ou ça, mais jamais ce Texas du nouveau monde, jamais ce Darfour sans la lettre, jamais ce Rwanda en terre nouvelle, jamais cet espace délétère, fébrile et insécurisé.

Yesterday, school was a place to be. Yesterday, school was a point of hope, yesterday school was a sunray of peace, of positivity and love. Yesterday love was flowing from the school institutions, from the corner of love and knowledge and being interested by school was a sign of common sense. Today, how is it that schools are being transformed into spaces of captivity and murders? My heart is bleeding; all my body is shaking and shivering. Nobody deserves what happened to our young brothers and sisters of Fiango this saturday. Nobody should be killed for we all deserve life and love . Might their souls rest in perfect peace.

Aujourd’hui qu’est- devenue l’école? Un champ de tir ? Un champ d’entrainement pour soldats du malheur ? Des questions se posent mais qui nous donnera des réponses ? Quelles réponses même nous donnera-t-on ? Quelle réponse qui puisse ramener à la vie ces enfants partis trop tôt? Quelle réponse qui aura la solution pour la réparation d’une vie brisée ? Un habit qui se déchire se coud, un fer cassé se soude, un homme blessé se soigne. Mais une vie que l’on enlève alors ?

Quand l’eau s’est versée, peut-on la ramasser ?

Sur les réseaux les bilans se bousculent, se recoupent, se découpent, se contredisent. Sur la toile c’est la sempiternelle guerre des chiffres, encore, toujours, encore et toujours plus. On parle de 6 morts, de huit morts, de 10 ou même de plus.

Chacun se vante d’avoir la bonne source, le bon chiffre, le bon nombre. On se querelle à coup de commentaire en la mémoire bafouée de nos absents.

Qui a tort qui a raison ? Faut-il d’ailleurs avoir tort ou raison ?

Qui a dans cette guerre idiote  des chiffres, conscience de ce que ces enfants avaient des noms, des parents, des frères, des sœurs, des amis, des connaissances, des enseignants ? Qui a conscience de ce qu’ils étaient des espoirs de familles entières, de quartiers entiers, de villages entiers, d’une république dans l’ensemble ? L’infamie est grande et se disputer pour des chiffres est puérile. L’infamie est complète et garder au moins leurs âmes en respect est la moindre des choses à faire. Ne l’oublions jamais, même une seule mort est une mort de trop. Mihgt their soul rest in perfect peace. Tel est notre hommage aux familles si durement éprouvées par le drame de Fiango, Kumba.

Preston Kambou

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